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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 07:26

Beaucoup de choses dans ce film de Rithy Panh vu hier soir : « Le papier ne peut pas envelopper la braise ». Des choses bien différentes que celles vues par les critiques, ces critiques esthétiques qui ne voient que la manière dont le cinéaste a réussi à mettre de la beauté dans cette souffrance quotidienne.

 

D’abord ces petites touches entendues ici et là : quand j’aurai de l’argent je retournerai vivre à la campagne ; c’est l'argent qui a tout corrompu.

 

Ensuite cette entre aide chez les femmes, cette empathie envers celle qui souffre, qui rappelle ce passage d’Olivier Maurel lorsqu'il décrit à quel point l'empathie est vitale chez les grands singes comme chez l’homme : si l’autre meurt et si je ne suis pas capable de lui venir en aide, le suivant sur la liste ce sera moi, lui c’est moi, c’est pareil.

 

La question de fond pour moi en regardant ce film était : quels points communs entre ce monde cambodgien de 2005 chez ces filles prostituées (environ 30 000 à Phnom Pen) et notre France actuelle, de 2013 ?

 

Et la seconde question de fond, suite immédiate de la première : devant cette absence totale d’espoir, que pouvons-nous y mettre ? Si tu avais une baguette magique, comment imaginerais-tu qu’elles puissent s’en sortir, qu’ils puissent s’en sortir ?

 

La réponse est en partie cachée dans ce qui était écrit au-dessus : dans cette empathie vitale.

Qu’elles et ils puissent s’en sortir. Le nœud est là.

 

La baguette magique, c’est de nous donner le pouvoir d’entrer en empathie avec non seulement la communauté à laquelle nous appartenons : ici les femmes, là-bas les singes, ailleurs les bourreaux dans "Duch, le Maître des forges de l'Enfer" et dans "S21", autres films de Rithy Panh, ou encore les victimes dans le cas du syndrome de Stockholm, mais aussi avec l’autre camp, les autres camps.

 

Une fois cette empathie atteinte, la poursuite du pouvoir de la baguette magique devient une libération notre imaginaire pour nous sortir des contraintes, pour vivre, non pas "tantôt de son corps, tantôt de sa force de travail" comme une fille le dit dans Le papier, mais autrement et mieux que dans ce Cambodge financé par les touristes sexuels occidentaux : libérer notre imaginaire consiste à faire tomber ces barrières, et remettre, par la pensée, tout à plat, y compris et d’abord les contraintes et les « oui mais ».

 

Les hommes sont violents ? La maquerelle est violente ? Quel monde pourrions-nous inventer si cette violence n’était pas là pour nous en empêcher ?

 

Et c’est bien parce que cette violence nous agresse, nous angoisse et nous inhibe qu’elle détruit notre pouvoir imaginatif.

 

La dernière chose dont le poisson a conscience est l’eau de son bocal dit l’adage. Mais nous-mêmes, spectateurs, sommes dépourvus d’imagination devant un tel film : désespérant disait mon voisin. Même nous, extérieurs à ce monde, protégés de ses agressions, ne parvenons pas à en extraire une possibilité de sortie par le haut, vision heureuse. Manque d’imagination. N’est-ce pourtant pas cela le vrai intérêt du film, au-delà de tout éloge esthétique ?

 

Trois pistes :

 

- l’empathie, l’empathie réciproque qui englobe tout le monde, qui englobe les hommes quand on est prostituée, qui englobe les femmes quand on est un client.

 

- Le coup d’Etat, l’action de force par surprise car ni les nazis ni les Khmers Rouges, ni les maquereaux ne sont laissés et ne se laisseront détrôner par la persuasion et la douceur car ça supposerait qu’ils reconnaissent leurs fautes, leurs errements et qu’ils entrent en empathie avec leurs proies, soudainement, sans y  être obligés, presque spontanément : impensable. Un coup d’Etat donc, mais qui ne soit pas dans la revanche mais plutôt dans la remise à zéro des compteurs. Tagore disait : « fais en sorte que ton ennemi soit fier de t’avoir pour vainqueur » ; autrement dit accorde une place à ton adversaire à l’issue de la bataille, et une vraie place, que chacun ait sa place, que chacun soit au service de tous. Dans l’empathie.

 

- Et enfin, troisième piste : la campagne, c’est à dire un monde qui ne repose pas sur l’argent mais sur un rapport à la terre nourricière et à un écosystème où chaque partie enrichit le reste. Un monde où la concertation en est le pilier. Un monde qui ressemble aux peuples premiers lorsque, dans une majorité des cas, ils ne se sont pas entretués comme nous, hommes modernes, avons appris à le faire. A quand une libération de cette contrainte autodestructrice selon laquelle l’homme serait un loup pour l’homme ? Car finalement, qui dit ça ? C’est l’homme lui-même, autoproclamé le plus intelligent des animaux !! Hé bien alors, prouvons-le que nous sommes les plus intelligents, et cessons de nous entretuer ! Et (re)devenons végétariens puisque nous avons le choix ! Ha ça y est, un sujet qui fâche…

 

 

Ce texte fait suite à «Belliqueux ou pacifistes. La suite ».

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Published by gorgerouge - dans respir
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gorgerouge 15/11/2012 21:23

Un ami m'envoie ce commentaire :
la société se construit par le bas : ce sont les prostituées du Cambodge qui trouveront ( qui sont en train de trouver d'ailleurs, difficilement, péniblement mais on sent une force de résistance
chez elles) le moyen de s'en sortir. Le film montre bien les limites de l'action des ONG : elles existent, elles apportent quelque chose mais elle ne sont pas assez près des gens ( exemple :
celui à qui on donne une rizière comme si tous les cambodgiens savaient faire pousser du riz, résultat, il vend sa rizière et vit quelque temps sur l'argent de la vente )  
Amicalement

Ma réaction :
ça montre une fois de plus que c'est bien le lien humain qui fait changer les choses et qui organise la vie, pas les "dispositifs".
Or le lien humain naît de la concertation, tandis que les technocrates pondent des dispositifs.
Les technocrates ne savent pas organiser la concertation, car, c'est du Ivan Illich pur et dur, s'ils le faisaient ils scieraient la branche sur laquelle ils sont assis !
On pousse plus loin ? Sans insurrection, pas de salut. Hypothèse.
Sauf que l'insurrection seule, sans ligne directrice claire, autrement dit "la révolution" risque fort de mener au chaos si la suite concertée et sa mise en place immédiate ne sont pas pensées.
Parfois ça marche : voir le Chiapas et le Sous-Commandant Marcos, "Sous"-Commandant parce qu'au-dessus de lui il y a le peuple.
Et la concertation finalement, c'est quoi ? C'est les palabres, c'est la capacité à se parler régulièrement, tous les jours si possible. Pour cela il faut avoir du temps : potagers luxuriants,
nourriture en abondance, en excédant, vie simple, peu de besoins, du temps pour se parler.
"C'est quoi, toi, tes loisirs?
Moi ? C'est causer avec les gens de mon quartier en jardinant ou en filant la laine."
Amicalement itou
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